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Les relations scientifiques entre la France et la Russie – Articles de Paul Boyer et d’André Mazon (1926)

La revue du mois scientifique, n° 172, avril 1926

LES RELATIONS SCIENTIFIQUES ENTRE LA FRANCE ET LA RUSSIE
par Paul BOYER

Dans une lettre qu’il adressait à l’un de ses amis, le 27 décembre 1920, l’illustre orientaliste hongrois Ignace Goldziher s’exprimait en ces termes :

« II semble que, pour le reste de ma vie, il ne me sera pas possible de prendre connaissance des travaux de mes confrères français. Est-ce qu’on a décidé de rompre la fraternité scientifique entre les savants des divers pays de notre continent ? »

C’est au nom de cette fraternité même qu’un certain nombre de savants français se sont groupés en un comité chargé d’assurer la reprise des relations scientifiques entre la France et la Russie. Mais, en dehors même de tout motif de sentiment, c’est au nom des intérêts de la science que ce comité estime qu’une telle reprise est désirable, nécessaire, urgente.

On ne rend pas assez justice, dans l’Europe occidentale, à l’effort scientifique des Russes. L’incomparable éclat de leur littérature, de leur musique, voire de leurs ballets, a comme rejeté dans l’ombre les travaux de leurs savants, les investigations de leurs érudits. Or dans l’œuvre commune que constitue l’élaboration de la science universelle la part de la Russie, à l’époque contemporaine, est considérable ; et les faciles ironies sur la (« science russe » que Tourguenev prêtait à l’un des personnages de son roman « Fumée » ne seraient plus aujourd’hui de saison.

Ce qu’a été l’apport russe dans les sciences mathématiques, physiques, chimiques, biologiques, celui qui signe ces lignes n’a pas qualité pour le dire. Il lui suffira de rappeler ici les noms glorieux d’un Lobatchevski ; d’un Khvolson, d’un Pavlov, d’un Metchnikov. Mais, dans le domaine des sciences historiques, linguistiques, philologiques, les témoins les moins suspects de complaisance ont obligation de reconnaître que, pour telles « spécialités », la part des Russes est la part du lion. Disons plus : on ne saurait imaginer qu’un byzantiniste, un historien des premiers siècles du christianisme, un ougro-finnisant, un turcologue, un persisant, un mongolisant, un explorateur des pays d’Asie centrale ou d’Extrême Orient pût ignorer les travaux russes, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui surtout.

Car, en dépit des circonstances les plus contraires, guerre extérieure, révolution, guerre civile, famine, les savants russes ont continué de travailler avec la plus constante abnégation. Certes nous nous inclinons devant la détresse matérielle et morale de ceux d’entre eux qui, il bout de forces plutôt qu’il bout de courage, se sont condamnés ou résignés à l’exil. Mais nous n’aurons jamais assez d’admiration pour les autres, ceux qui, demeurés stoïquement au poste de recherche ou d’enseignement, ont poursuivi leur labeur dans le froid, dans le dénuement, dans la faim, véritables héros qui ont sauvé de la science russe tout ce qui en pouvait être sauvé, défendant les prérogatives et les traditions des trois classes de l’Académie des sciences (mathématiques et physique, langue et littérature russes, histoire et philologie), reconstituant pièce à pièce les disciplines interdites ou détournées de leur objet, reprenant les publications momentanément suspendues.

Déjà, sous « l’ancien régime », trois ordres d’études avaient joui, en Russie, d’une particulière faveur et de particuliers encouragements ; les études de linguistique et plus spécialement les études de linguistique orientale ; les études d’archéologie ; les explorations géographiques et ethnographiques. Dirigées de haut par l’Académie des sciences, ces études ont pris, en ces toutes dernières années, un développement magnifique. Et telles des explorations en cours semblent appelées à un grand retentissement : exploration archéologique de l’Asie centrale ; expédition ethnologique et archéologique en Ossétie ; exploration géographique et économique de la Nouvelle Zemble ; étude systématique des richesses minéralogiques du bassin de la Kouban. Partout, dans le vaste ensemble que constitue l’Union des républiques et des territoires autonomes, des enquêtes s’instituent : géologiques, démographiques, linguistiques, économiques. Ici encore la science russe demeure fidèle à elle même, quand elle se donne pour tâche de continuer les explorations et les enquêtes qui, au cours du XIXe siècle, ont illustré la Société de géographie de Saint-Pétersbourg et ses différentes sections.

Dès les premières années de la guerre, les ponts avaient été coupés entre la science russe et la science française. L’incertitude et, pendant de longues périodes, l’impossibilité même des relations postales avaient eu ce résultat que l’Académie des sciences et les autres institutions scientifiques de la Russie avaient cessé l’envoi de leurs publications. Irrégulier d’abord, le service des « échanges » avait été pratiquement abandonné : ne recevant rien, la France n’envoyait rien. Carence des publications russes en France ; carence des publications françaises en Russie. Sans doute, à dater de 1921, le Comité français pour le ravitaillement des savants, écrivains et artistes russes en Russie avait fait quelques solides envois de livres et de périodiques. Sans doute encore, au lendemain de la reconnaissance du gouvernement soviétique, le ministère français des Affaires étrangères avait expédié en Russie, pour être répartis entre les Académies ou bibliothèques de Léningrad et de Kiev et les principales universités de l’Union, d’assez complètes séries des principaux ouvrages de science publiés en France au cours des dernières années. Mais ces envois étaient unilatéraux ; ils risquaient, d’autre part, d’être sans lendemain. Ils n’assuraient donc ni la réciprocité ni la constance des « échanges ». Les ponts demeuraient coupés.

C’est à les rétablir que compte s’employer le Comité français des Relations scientifiques avec la Russie. Réorganisation et développement des échanges de publications entre universités, hautes écoles et instituts des deux pays ; échange de catalogues de librairie ; et, parallèlement à ces échanges de choses, échanges d’hommes : invitation à des professeurs russes de venir donner en France des séries de leçons, invitation qui aurait sa contrepartie dans un appel semblable adressé à des professeurs français qui seraient invités à enseigner en Russie ; séjour d’étude d’étudiants russes en France et d’étudiants français en Russie ; reprise de l’activité de l’Institut français de Léningrad : tels sont les objets immédiats que se propose le Comité.

De toutes parts et en dehors de toute arrière-pensée politique, les bonnes volontés viennent à nous, bonnes volontés françaises et bonnes volontés russes. Il serait impie de douter du succès. Et, chez tous ceux qui, par profession, sont voués aux études russes, un pareil doute serait entaché d’ingratitude : car il n’est pas un seul d’entre eux qui n’ait eu à remercier, dans le passé, l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg ou telle des grandes sociétés ou « commissions » de Russie, Société de géographie, Commission archéographique, etc., pour l’admirable et fastueuse libéralité avec laquelle elles adressaient leurs publications aux travailleurs étrangers qui en sollicitaient le service.

Une pareille tradition de libéralité honore trop la Russie d’hier pour qu’on fasse à la Russie d’aujourd’hui l’injure de supposer que cette tradition puisse être répudiée.

Paul BOYER.

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LE COMITÉ FRANÇAIS DES RELATIONS SCIENTIFIQUES AVEC LA RUSSIE
par André MAZON

C’est à l’initiative de MM. Sylvain Lévi et Paul Langevin qu’est due la fondation du Comité français des Relations scientifiques avec la Russie.

M. Sylvain Lévi, en septembre dernier, arrivait de Léningrad et de Moscou où il venait de constater, d’une part, la grandeur du labeur scientifique accompli par les savants russes durant ces dernières années, et, d’autre part, le vide que marquait pour eux, dans leurs Bibliothèques et leurs Laboratoires, l’absence presque totale des travaux français. Tel était le résultat d’un isolement réciproque qui n’avait pas duré moins de sept années. Cet état ne pouvait se prolonger sans le plus grave dommage pour les deux pays. Nous devions rétablir une collaboration dont l’interruption était ressentie douloureusement des deux côtés : les vœux de nos collègues russes allaient au devant des nôtres. Sans doute certains liens personnels, de spécialiste à spécialiste, n’avaient-ils jamais été entièrement rompus ; sans doute, depuis quelques mois, les chercheurs les plus entreprenants avaient-ils fait ce qu’ils avaient pu, dans leur domaine et pour leur compte, afin de reprendre des relations dont ils savaient tout le prix. Mais, dans l’ensemble, le réseau d’échanges scientifiques d’avant la guerre et la révolution n’en était pas moins détruit. Il fallait le tisser à nouveau.

Et M. Paul Langevin, qui, dès la reprise des rapports officiels entre la France et la Russie, s’était préoccupé de cette tâche, savait par expérience qu’elle ne pouvait être menée à bien qu’autant qu’elle serait définie et prise en mains par les hommes même qu’elle intéresse. Les relations scientifiques offrent un mécanisme simple et précis : il importait, sous peine de disperser les efforts dans des directions différentes, de ne pas les confondre avec la masse complexe et quelque peu amorphe des relations intellectuelles. C’est pourquoi, de l’accord commun de tous ceux qui, dès le 24 novembre dernier, se sont associés à l’initiative de MM. Sylvain Lévi et Langevin, le Comité qui s’est fondé entend limiter exclusivement son action aux relations scientifiques.

Ce Comité se propose de grouper et de coordonner les bonnes volontés qui, assurées dès maintenant du concours des services publics français, tendent à rétablir et à développer la collaboration entre les savants de France et ceux de l’Union.

Le programme qu’il a assumé porte principalement sur trois points. À savoir :

Échange de publications. — Il est nécessaire avant toute chose de permettre aux travailleurs de se tenir au courant des travaux les uns des autres : il faut rétablir pour cela le fonctionnement régulier des échanges de publications. C’est à quoi le Comité s’est employé depuis deux mois, et l’essentiel peut être tenu dès à présent pour acquis. Les publications destinées par les Sociétés savantes françaises à des correspondants russes sont déposées au ministère de l’Instruction publique français (Bureau des échanges internationaux) : l’Ambassade de l’Union les envoie chercher là chaque semaine par un de ses employés, et elle en assure l’expédition en Russie. L’ambassade de France à Moscou, de même, à titre de réciprocité, se chargera de recevoir et d’expédier en France toutes les publications destinées par les Sociétés savantes russes à leurs correspondants français. Il va de soi, d’ailleurs, que toutes les sociétés savantes, tant françaises que russes, ont la faculté, si elles le désirent, de procéder directement et à leurs frais, par la poste, à l’expédition de leurs publications : c’est là une voie onéreuse, mais un peu plus rapide. La voie normale du service des échanges, en tant que service public et gratuit, est donc ouverte entre la France et la Russie, et toutes les assurances ont été prises tant auprès du ministère de l’Instruction publique français qu’auprès de l’ambassade de l’Union à Paris et du commissariat de l’Instruction publique à Moscou pour garantir la régularité et la célérité relative des expéditions. Il appartient aux Sociétés savantes des deux pays de reprendre, si elles ne l’ont déjà fait, la liste de leurs correspondants d’avant-guerre pour inviter chacun d’eux à renouer avec elles les relations d’autrefois. Notre Comité ne saurait à cet égard se substituer aux institutions intéressées, mais il est à leur disposition pour leur faire tenir, le cas échéant, les informations dont elles auraient besoin.

Séjour de savants russes en France et de savants français en Russie. — Il est nécessaire aussi de favoriser la venue et le séjour des savants russes en France et des savants français sur le territoire de l’Union. Notre Comité doit s’employer à faciliter l’obtention d’un visa d’entrée à ceux de nos confrères russes que leurs recherches scientifiques amèneront dans notre pays ; il les accueillera, les mettra en rapports avec leurs collègues français et secondera, dans la mesure de ses moyens, l’organisation de leur travail. D’autre part, il doit se préoccuper de préparer un domicile à ceux des nôtres qui seront appelés à poursuivre des études en Russie : des démarches ont déjà été faites en ce sens auprès du Gouvernement des Soviets, et nous avons tout lieu d’espérer qu’à Léningrad au moins ce domicile leur sera bientôt assuré ; ce n’est qu’a cette condition, vu les difficultés de la vie matérielle, qu’il leur sera possible d’envisager un séjour prolongé sur le territoire de l’Union.

Collaboration scientifique entre les deux pays. — Il est à souhaiter que la collaboration scientifique entre les deux pays se manifeste sous des formes plus directes.

Des enseignements d’abord. Le Collège de France, qui, dès 1921, avait demandé une série de conférences à l’indianiste Chtcherbatski, vient d’inviter notre collègue de la Faculté orientale de Léningrad, l’éminent sinologue Alexêev, un élève et un ami du regretté Édouard Chavannes, à venir traiter cet automne, à Paris, des religions de la Chine (fondation Michonis) ; des Russes ont déjà pris la parole en France, le Dr Sémachko, commissaire de l’Hygiène de l’Union, en octobre dernier, et plus récemment le Dr Zélény, à la Faculté de médecine, – le physiologiste Pavlov, docteur honoraire de l’Université de Paris et lauréat du prix Nobel, à la Faculté des sciences. Deux savants français seulement se sont fait entendre jusqu’ici en Russie : le Dr Burnet, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis, et le Dr Portmann, professeur à la Faculté de médecine de Bordeaux ; il est désirable que leur exemple soit suivi.

Puis les comptes rendus des travaux des savants français dans les revues russes et de ceux des savants russes dans les revues françaises. Nolis ne saurions prétendre sans doute créer dans ce but une organisation d’ensemble : chaque discipline a ses besoins et chaque organe scientifique son autonomie. Mais, répondant au vœu de M. Lazarev, le grand physicien de Moscou, nous nous emploierons à encourager les rédactions des principales revues à cette hospitalité réciproque. Dans l’ordre médical le problème a été déjà en partie résolu par la Revue franco-russe de médecine et de biologie du Dr Alexandre Roubakine.

Ensuite la participation aux Congrès ou du moins la possibilité pour les uns et les autres d’être tenus au courant des travaux des Congrès. L’activité de nos collègues russes est grande il. cet égard. Les Congrès suivants sont projetés pour 1926 ; physique (à Moscou, en mars) ; art paysan (à Moscou, en mars également) ; physiologie (a Léningrad, en mai) ; archéologie, géologie, pédagogie (à Moscou, au cours du 2e semestre) ; et, dans l’ordre médical, tuberculose, ophtalmologie, bactériologie et hygiène, peste (à Moscou, d’avril à août), gynécologie (à Léningrad, en mai), thérapeutique (à Moscou, en mai). Notre collègue Jean Deny, professeur à l’École des Langues orientales de Paris, vient d’assister au 1er congrès de turcologie qui s’est tenu à Bakou en février de cette année.

D’autre part le Comité étudiera, avec l’Académie des sciences de l’Union, l’association éventuelle tant de savants français à des entreprises scientifiques russes que de savants russes à des entreprises scientifiques françaises.

Le Comité, résolument étranger à toute politique, se fait une loi de demeurer sur le terrain scientifique au sens rigoureux du mot.

Tel est le programme auquel un grand nombre de savants français se sont empressés d’apporter leur adhésion. Chacun d’eux, dans sa discipline, sentait depuis longtemps l’urgente nécessité de l’œuvre à accomplir ; chacun appelait de ses vœux une coordination des bonnes volontés. Le Comité français des relations scientifiques avec la Russie leur est apparu à tout comme l’auxiliaire attendu qui grouperait et seconderait leurs efforts.

Les savants russes, de leur côté, ont accueilli ce programme comme un témoignage de solidarité intellectuelle auquel ils attachent une haute signification. Le Comité des Relations scientifiques avec la Russie est dès maintenant en rapport avec l’Académie des des sciences de l’Union, l’Académie des sciences d’Ukraine, la Société de géographie, l’Institut de médecine expérimentale de Léningrad, l’Institut de bactériologie de Moscou (dirigé par M. Tarasévitch), et toutes les grandes institutions savantes de l’Union. Il est également en rapport avec les organes centraux de coopération dont le concours lui est indispensable, tels que le Bureau scientifique central (Glavnauk) du Commissariat général de l’Instruction publique, la Société pour le rapprochement cultuel avec l’étranger et la Chambre centrale du Livre (Tsentralnaïa Knijnaïa Palata).

C’est ainsi que, peu à peu, la collaboration sera restaurée entre les travailleurs des deux pays, une collaboration qui, nous l’espérons pour le progrès même des recherches, deviendra plus étroite encore qu’elle ne l’était autrefois.

André MAZON.

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