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Écrire et réécrire l’histoire russe, d’Ivan le Terrible à V. O. Ključevskij / Writing and rewriting Russian history, from Ivan the Terrible to V. O. Kliuchevskii – Résumés des communications / Abstracts of the communications


Colloque international / International Conference

Paris, 9-11 mai 2012
Fondation Singer-Polignac, 43 avenue Georges Mandel, 75116 Paris

Écrire et réécrire l’histoire russe, d’Ivan le Terrible à V. O. Ključevskij
Writing and rewriting Russian history, from Ivan the Terrible to V. O. Kliuchevskii

Le but du colloque était de réexaminer l’élaboration de l’Histoire russe en tant que mythe culturel, depuis l’éta­blis­sement de l’Empire russe (1547) jusqu’à la veille de sa chute (1905). Deux œuvres de premier plan marquent les bornes chronologiques de ce processus. La première est la compi­lation fondatrice du métropolite Macaire, le Livre des degrés de la généalogie impériale, rédigé entre 1555 et 1564. La seconde est le Cours d’histoire russe (1904-1911) publié par Vasilij O. Ključevskij, l’historien russe le plus réputé avant la révolution bolchevique. Entre-temps, des auteurs célèbres, comme Vasilij Tatiščev, Nikolaj Karamzin, ou Sergej Solov´ev, ont apporté d’importantes contributions personnelles au champ, mais aussi des écoles historiques, comme la fameuse « École de l’État » née à l’université de Moscou, se sont affron­tées pour produire un scénario cohérent de l’histoire russe, en accord avec l’avancement des sciences à leur époque et avec les besoins de la société russe. Par ailleurs, des étrangers, soit recrutés par des institutions russes, soit travaillant depuis leur pays, ont également tenté de donner un sens à l’histoire russe.

RÉSUMÉS DES CONTRIBUTIONS

ABSTRACTS OF THE COMMUNICATIONS

Andreas Ebbinghaus (université de Würzburg)

Boris Godounov dans l’historiographie et la littérature.

Premier tsar non-Rurikide couronné à Moscou, Boris Godounov occupe une place à part dans l’historiographie russe. Confronté à la fin d’un règne d’abord très prometteur au premier d’une longue série d’imposteurs prétendant au trône, Boris a une image politique ambiguë. D’un côté, il est une sorte de « second Ivan IV » réincarnant l’Opritchinina qu’il a servie, cruel et paranoïaque. De l’autre, il est le précurseur de Pierre le Grand, prêt à réformer la société, à encourager l’instruction et à s’ouvrir à l’Occident.

De cible de l’imposteur, il devient vite lui-même l’usurpateur du trône, car seule importe désormais la question de savoir s’il a ordonné l’assassinat de Dimitri Ivanovitch à Ouglitch en 1591. En 1606, le tsar Vassili Chouïski ordonne le transfert des restes de ce dernier à Moscou, le fait canoniser et modifie le récit de sa vie d’une manière qui, rétrospectivement, fait de Boris, ardent partisan du culte du pieux tsar Fëdor Ivanovitch « semblable à un ange », l’assassin d’un saint. Suivant cette voie, les récits moscovites tardifs (ainsi la Nouvelle Chronique et la Chronique des Troubles), et d’autres sources (y compris étrangères) ajoutent encore des « faits » nouveaux. Les rumeurs et soi-disant « faits » sans aucun fondement qui sont apparus dans le processus de réécriture de l’histoire du règne de Boris ont fait naître de nombreuses contradictions qui ont posé des problèmes aux historiens, comme on le voit chez Karamzine. En revanche, l’image complexe de Boris a ouvert d’immenses possibilités pour la création littéraire.


Angela Rustemeyer (université de Vienne)

Les juristes comme « autobiographes de l’État » à la fin de l’Empire russe

Aujourd’hui encore, en Russie, ce sont des juristes qui écrivent, pour de futurs juristes et serviteurs de l’État, une grande partie de l’historiographie le concernant. Ce sont souvent des descriptions d’institutions par elles-mêmes (par exemple une histoire de la police écrite par des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur) et l’histoire sert à légitimiser des notions d’ordre public à travers le discours juridique. Les manuels d’histoire de l’État et du droit censés fournir aux futurs fonctionnaires un bagage historique amplement suffisant sont légion.

Cette tradition historiographique, à laquelle la remise en valeur de l’État sous Staline a insufflé une nouvelle vigueur, remonte au XIXe siècle. Les écrits historiques des juristes d’avant la Révolution permettent de définir l’intérêt de l’historiographie pour le pouvoir et soulèvent des interrogations sur le fondement historique de la notion d’État en URSS et dans l’émigration russe.

L’auto-description étatique est une entreprise risquée, pouvant alimenter aussi bien les efforts du gouvernement pour faire face aux réalités de l’Empire ou que la résistance à ces efforts. Or, en 1917, l’État s’est effondré. Nous nous attachons à reconstruire ces expériences et leurs effets à long terme à travers les biographies et les travaux de juristes de la périphérie de l’empire dans les dernières décennies de son existence.


Endre Sashalmi (université de Pécs)

Représentations visuelles et écrites de l’histoire russe dans les années 1660. L’icône de l’Arbre de l’État russe (1668) et l’Histoire des tsars et grands-princes de la Rus’ de Griboedov (1669)

Après 1660, les efforts pour renforcer la légitimité dynastique des Romanov s’intensifient. Écrits et peintures présentent le tsar Alexis (1645-1676) et sa famille comme de saints princes dignes successeurs des Rurikides. En 1668, Simon Ušakov peint dans son atelier du Kremlin l’icône de l’Arbre de l’État russe et en 1669, Fëdor Griboedov termine son Histoire des tsars et grands-princes de la Rus’.

C’est le Livre des degrés qui sert de modèle à Griboedov, qui en reproduit la structure généalogique, mais le cite aussi in extenso. C’est cette même oeuvre qui inspire l’icône d’Ušakov. Toutefois, la chronique de Griboedov comme l’icône expriment un message politique très différent de celui de leur source.

Jusqu’à présent, les historiens n’avaient pas rapproché ce besoin de légitimation du schisme de 1666-1667, qui a affaibli l’Église face au tsar. Nous montrerons que la notion byzantine de « symphonie », centrale dans le Livre des degrés, est modifiée dans le Livre des degrés des Romanov, comme on appelait l’œuvre de Griboedov à l’époque, et que l’icône d’Ušakov dépeint le nouvel équilibre du pouvoir entre l’Église et le tsar.


Francine-Dominique Liechtenhan (Centre Roland-Mousnier)

Les anecdotes sur Pierre le Grand collectées par Stählin

Jacob von Stählin interroge les survivants du règne de Pierre le Grand dès son arrivée en Russie en 1735. Il intensifie cette activité sous Élisabeth, très soucieuse de la mémoire de son père. Ses interlocuteurs préférés sont N. Y. Troubetzkoy, les frères Bestoujev-Rioumine, Boutourline, I. Tcherkassov ou encore Lestocq et Münnich. Précepteur du futur Pierre III, il est sans doute à l’origine de la collection de médailles sur Pierre le Grand projetée par Elisabeth et relancée par Catherine II. Nous connaissons les dessins, un des fils conducteurs des Anecdotes originales sur Pierre le Grand.

C’est dans les années 1750 que Stählin rédige ses Anecdotes. Sur l’incitation de Chouvalov, il en fournit un certain nombre à Voltaire pour l’ Histoire de la Russie sous Pierre le Grand. Il finit par les publier l’année de sa mort, en 1785. L’ordre chronologique y manque ; il peine à systématiser les informations, à leur donner leur place dans le processus historique, à faire ressortir les contradictions de la personnalité de Pierre. Le style est celui de l’anecdote s’égarant dans des détails. On peut parler d’historiographie galante typique du rococo, enjouée, sans symétrie. Stählin aborde aussi l’histoire dans l’histoire. Pierre se révèle grand admirateur d’Ivan le Terrible. La fondation et l’embellissement de Saint-Pétersbourg, les réformes du tsar et leurs objectifs majeurs, enfin sa relation avec la science et les arts formant les lignes conductrices mais disparates du petit ouvrage.


Ludwig Steindorff (université de Kiel)

L’invention du « Nord russe »

Par « Nord russe » on entend généralement le nord de la partie européenne de la Russie (Carélie, régions de Mourmansk, Arkhangelsk,Vologda, république des Komis), plus rarement la Sibérie. En russe Rossiiskii sever a parfois le même sens, mais désigne en général, tout le littoral arctique en deçà du cercle polaire. La notion de « Nord européen », chez les Russes, comme chez les Occidentaux, n’englobe jamais à la fois la Russie, la Scandinavie et la Finlande car les uns et les autres séparent nettement la Russie de l’Occident.

Toutefois le « Nord russe » est aussi une construction de l’esprit apparue au XIXe siècle. La question est donc comment et pourquoi cette aire peut être qualifiée de « nordique ». Nous intéresserons d’abord à la colonisation paysanne, à l’implantation des monastères et à son intégration dans la Moscovie, puis nous ferons le bilan de la période soviétique et postsoviétique. Ensuite nous examinerons les causes et les circonstances de la naissance du terme : construction en parallèle avec le Sud russe, travaux des ethnographes, influence de Kostomarov et de sa Thébaïde russe, idée de la culture vieux-russe préservée, ambivalence d’une nature à la fois menaçante et pleine de promesses.

Aujourd’hui, le Nord russe, déjà rendu populaire par les historiens régionaux dès les années 1960, connaît un regain d’intérêt, mais dans un contexte de reconnaissance d’un patrimoine commun avec la Finlande et la Scandinavie. Ainsi, un article de 2008 vantant les ressources naturelles de l’Arctique, semble faire revivre la géographie mentale du XVIIIe siècle : « … le pays est en passe de perdre son Nord. Nous oublions souvent que la Russie est principalement un pays nordique ».


Michael Khodarkovsky (université Loyola, Chicago)

Les peuples non chrétiens de l’empire dans l’historiographie russe

Qu’est-ce que l’État russe, la nation russe et l’Empire russe ? Autant de questions au centre du débat intellectuel du XIXe siècle en Russie. Ainsi, pour M. P. Pogodin la conquête de la Sibérie (1581) rappelle la découverte de l’Amérique et affirme que, contrairement aux impérialismes européens, l’expansion russe apporte concorde et paix car c’est une union volontaire (prizvanie). Occidentaliste pour les uns, slavophile pour les autres, historien et fonctionnaire, Pogodin incarne l’ambiguïté de l’historiographie russe : la Russie est comme l’Europe, mais différente, en un mot unique. Les slavophiles veulent qu’elle marque sa différence, les occidentalistes qu’elle la gomme, mais au fond, le postulat le Pogodin convient à tous, car son expansion est non violente et bienveillante envers ses sujets non chrétiens. Cette représentation se perpétue au XXe siècle, sauf dans les années 1920 et 1930 (l’historiographie soviétique dénonce l’oppression coloniale) et du début des années 1990 (les publications anti-russes et anti-impériales fleurissent dans les régions fraîchement affranchies de la censure moscovite).

Nous nous intéresserons ici à la genèse des mythes de l’Empire russe, aux raisons de leur persistance et au rôle que jouent les sujets non-chrétiens de l’empire dans l’imaginaire et dans la réalité.


Pierre Gonneau (université Paris-Sorbonne – École pratique des hautes études, Paris)

La Russie assiégée à travers les textes narratifs historiques

La mémoire russe continue de cultiver le souvenir de grandes batailles défensives qui illustrent la capacité de résistance du peuple et son attachement à la défense du sol national. Les trois sièges le plus souvent évoqués sont ceux de Sébastopol (1854-1855), Leningrad (1941-1944) et Stalingrad (1942-1943). Mais on peut trouver des exemples beaucoup plus anciens. En effet, c’est à travers les textes narratifs vieux-russes, composés entre le XIe et le XVIIe siècle, que s’élabore peu à peu une grammaire du siège et une vision de la Russie comme pays chrétien encerclé par une multitude d’agresseurs infidèles. Trois grandes tendances se dégagent : le siège levé grâce à une ruse qui renverse une situation très compromise, le siège catastrophique se terminant en bain de sang et le siège héroïque où les limites de l’endurance sont repoussées grâce à la foi des défenseurs et à l’intercession des saints protecteurs, plutôt que par des actions militaires.


Sean Griffin (université de Californie, Los Angeles)

La liturgie comme source historique : les récits sur sainte Olga dans le Récit des temps passés

Notre démonstration, fondée sur un choix de récits sur sainte Olga inclus dans le Récit des temps passés, fait ressortir que leur style, leur structure et leur contenu thématique sont directement inspirés de textes liturgiques byzantins consacrés aux grandes fêtes de la Nativité de la Mère de Dieu et de saint Jean le Précurseur. Ces textes, en particulier ceux de la vigile, constituent le fondement du récit historico-littéraire de la chronique, autrement dit ce dernier est conçu comme une œuvre littéraire à travers le filtre des offices liturgiques byzantins. Ainsi, les hymnes et les canons fournissent littéralement la phraséologie et la trame du récit de la conversion d’Olga, de son baptême et de ses funérailles. En substance, le Récit des temps passés est une version russisée du récit que font ces textes liturgiques de la vie de Marie et, dans une moindre mesure, de saint Jean Baptiste. Nous montrerons ainsi comment la chronique refaçonne l’Histoire Sainte pour en faire une histoire orientée de la Rus’. Cette démarche suggère un nouveau modèle d’analyse pour les récits insérés dans le Récit des temps passés, ou tout au moins une partie d’entre eux : ils sont le reflet d’une vision monastique fortement marquée par la liturgie et qui privilégie donc une conception liturgique de l’histoire. Celle-ci accorde à la Rus’ le même statut biblico-liturgique que celui d’Israël dans l’Ancien Testament et de l’Empire byzantin chrétien.


Vera Tchentsova (Institut d’histoire universelle, Académie des sciences de Russie)

L’eschatologie byzantine dans la pensée historique de la cour d’Alexis Romanov : Païsios Ligaridès, Nicolas le Spathaire et Francesco Barozzi

Les années 1650 sont marquées par les translations en Russie de célèbres reliques byzantines : l’icône de la Vierge des Blachernes, la Croix de l’empereur Constantin. Ces témoins matériels de la grandeur de l’empire orthodoxe favorisent l’introduction à la cour d’Alexis Mikhailovitch de théories selon lesquelles la Russie assume désormais la mission des « pieux tsars grecs ». Cette dimension impériale nouvelle nécessite une transformation des fondements idéologiques de l’État, mettant en exergue la filiation de la Moscovie avec les grands empires du passé et exaltant son rôle eschatologique.

À cette fin sera utilisé, entre autres, un manuscrit de textes prophétiques parvenu à Moscou en 1658. Commandé par l’astronome et mathématicien vénitien Francesco Barozzi, il avait été rédigé par Georges Klontzas à la fin du XVIe siècle. On s’intéressera particulièrement à sa traduction par Nicolas le Spathaire, interprète et diplomate au service de tsars, qui s’avérera décisive pour la diffusion des prophéties byzantines dans la « première historiographie russe » (1673). Contrairement à ce que l’on a toujours cru, cette traduction ne s’inspire pas de la collection de prophéties (Chrèsmologion, 1656) qu’avait compilée le métropolite de Gaza Païsios Ligaridès, dans le but de populariser à la cour de Russie les traditions eschatologiques byzantines.


Andreas Kappeler (université de Vienne)

Les premières femmes historiens dans l’Empire russe

La profession d’historien dans l’Empire russe, comme dans la plupart des autres pays, était dominée par les hommes. N’ayant pas accès aux universités, les femmes pouvaient faire des études historiques seulement à l’étranger ou (à partir de 1878) dans les cours supérieurs féminins.

Presque toutes les rares femmes-historiens russes nées avant 1860 venaient de familles riches et étaient filles, femmes ou assistantes de professeurs. Une seule fait exception à cette règle : Aleksandra Yefymenko, née Stavrovskaia (1848-1918). Après ses études au lycée d’Arkhangelsk, elle travaille comme institutrice dans l’école rurale de Kholmogory, où elle rencontre son futur mari Petro, exilé politique ukrainien. Aleksandra et Petro s’intéressent à l’ethnographie et l’histoire des paysans russes du Nord et publient nombreux travaux dans les journaux des capitales. Aleksandra devient une des ethnographes les plus en vue de l’époque.

De 1877 à 1907 les Yefymenko vivent à Kharkov. Aleksandra se tourne vers l’histoire de l’Ukraine et publie à Saint-Pétersbourg en 1906 la première histoire scientifique de l’Ukraine. En 1910, après un doctorat honoris causa, elle devient professeur aux cours supérieurs pour femmes de la capitale et la première femme professeur d’histoire en Europe orientale et centrale. Cette spécialiste de l’ethnographie, de l’histoire russe et en même temps de l’histoire ukrainienne est un des derniers exemples d’une historiographie transnationale.


Eugène Priadko (École pratique des hautes études, Paris)

Écrire l’histoire à partir du Domostroï

Parmi les sources du règne d’Ivan IV, le Domostroï occupe une place particulière pour ceux qui s’intéressent à la vie domestique russe de la période : pratiques religieuses, croyances populaires, relations au sein de la famille, place de la femme, organisation et gestion de la propriété. Il est divisé en trois grandes parties : les devoirs religieux, la vie « mondaine » et l’ordre domestique.

Ce n’est pas un texte historiographique et son interprétation est loin de faire l’unanimité. Son utilisation du Domostroï comme source historiographique est donc complexe.

Le Domostroï est un texte normatif qui propose plutôt un idéal à réaliser. Il faut donc savoir quel est cet idéal et quelle réalité il cache. S’interroger sur l’idéal du Domostroï revient à préciser son idéologie. Mais il est une autre possibilité : le considérer comme le fruit d’une confrontation entre plusieurs idéologies, les unes affirmées, les autres niées. Les réalités historiques du Domostroï sont elles aussi difficiles à mettre en évidence. Il faut enfin prendre en compte le fait qu’il a deux versions principales et que l’une d’elles contient un chapitre (l’épître de Silvestr) qui a un statut particulier.

Pour l’utilisation du Domostroï, c’est l’approche linguistique qui semble aujourd’hui la plus prometteuse.


Florent Mouchard (université de Rennes II)

Le thème de la la frontière lituanienne dans l’historiographie russe

Au sortir de la « guerre féodale » de 1425-1453, la monarchie moscovite en formation met en place des stratégies rhétoriques visant à affirmer sa place comme héritière de la Rus’ de Kiev, et, en partie, des Empires byzantin et mongol. Les accompagnent d’autres discours, dont le but est de disqualifier les concurrents potentiels. Parmi ceux-ci, le plus dangereux est sans doute le grand-duché de Lituanie, devenu une grande puissance, proche de la Pologne. L’image de la Lituanie et de ses grands-ducs dans les chroniques moscovites est donc particulièrement négative, et particulièrement travaillée. L’analyse de cette image sera centrée ici sur la figure de Vytautas (Vitovt/Witold, grand-duc de 1392 à 1430). Les chroniques moscovites officielles, depuis la compilation dite de 1472 jusqu’aux grandes entreprises historiographiques des années 1560-1570, lui consacrent une attention soutenue, en particulier lors de plusieurs épisodes : la première prise de Smolensk (1395), la bataille de la Vorskla (1399), la seconde prise de Smolensk (1404), ses relations avec le métropolite Grégoire Camblak (1417-1418), le siège de la forteresse de Porxov (1428). On s’attachera à reconstituer leurs sources, leurs variations et leur implication dans le contexte diplomatique et guerrier des relations lituano-moscovites ; ces épisodes, en effet, visent à créer une représentation archétypale de Vytautas comme héros négatif, le faisant ainsi concourir malgré lui à l’édification de la narration historique russe.


Gérard Laudin (université Paris-Sorbonne)

Le « théâtre historique », autour des faux Demetrius et des soulèvements des strelzi

Les réformes de Pierre le Grand, exposées dans Das veränderte Rußland de F. Chr. Weber (1721), ont retenu l’attention dans le Saint-Empire. Durant tout le XVIIIe siècle, des Allemands, assez nombreux à vivre en Russie ou à y effectuer des séjours (historiens à l’Académie de Saint-Pétersbourg, explorateurs en Sibérie...), publient des ouvrages en langue allemande diffusant des savoirs sur l’histoire russe. À partir du milieu du siècle (cf. en particulier Die Gräfin von G*** de Gellert, 1747-48), la Russie devient un motif littéraire assez fréquent, le plus souvent en relation avec une réflexion politique et historique. Vers 1780, les auteurs dramatiques, dans le Saint-Empire comme ailleurs en Europe, cherchent dans les événements récents des sujets nouveaux, et s’intéressent à plusieurs épisodes de l’histoire russe. L’histoire littéraire se souvient du Demetrius de Schiller que sa mort en 1805 l’empêcha d’achever. Mais avant lui déjà, l’auteur à succès Kotzebue avait écrit un Demetrius Iwanowitsch. Zaar von Moscau (1782) dans lequel il prenait le contre-pied de la version « officielle » illustrée par Soumarokov (1771). Entre 1780 et 1790, plusieurs pièces mettent en scène Pierre le Grand (Hempel, 1780 ; Weidmann, 1781 ; Kratter, 1790), et le Bavarois Babo en consacre une aux strelzi (Die Strelitzen, 1790). Dans le choix de ces thèmes, des effets de mode se croisent avec une réflexion politique.


Mikhail Boytsov (Haute École d’économie, Moscou)

Constructions d’un passé utile : Alexandre le Grand, Auguste et Constantin, comme protecteurs de Moscou

La fulgurante transformation, aux XVe-XVIe siècles, de la Moscovie en l’une des plus grandes puissances politiques d’Europe orientale contraint ses élites à réviser son passé. Il faut un « nouveau » passé, plus « crédible » que l’ancien, de manière à légitimer la nouvelle dynastie et ses visées expansionnistes. Cette « modernisation » du passé implique des expérimentations pour le moins audacieuses. Nous nous concentrerons sur une seule direction de cette forme de création historico-politique, mais examinerons ses diverses variantes. Elles ont en commun la volonté de faire remonter les origines de la Moscovie et de ses princes jusqu’à des personnages historiques ayant une immense puissance légitimante dans toutes les cultures européennes. Cela se traduit par la fabrication de textes juridiques (privilège d’Alexandre le Grand aux « Moski »), de généalogies des princes moscovites les faisant descendre d’Octave Auguste (le Dit des princes de Vladimir) ou l’usage d’objets symboliques « apportant » jusqu’à Moscou le charisme personnel voire institutionnel d’Octave Auguste ou de Constantin le Grand (Épître sur la couronne de Monomaque de Spiridon-Savva, Récit sur le bonnet blanc de Novgorod). Nonobstant leur caractère exotique, il est à noter que toutes ces expériences s’inscrivent dans le champ d’un passé européen commun, alors que, en théorie, la légitimation du pouvoir moscovite aurait tout aussi bien pu s’appuyer sur des modèles du passé extérieurs à l’Europe.


Michel Niqueux (université de Caen – Basse-Normandie)

Ivan le Terrible face à la censure russe du XIXe siècle

Les motifs pour lesquels telle ou telle œuvre littéraire (en particulier les pièces de théâtre) ont été interdites par la censure russe au XIXe siècle ou ont dû subir des modifications, permettent de préciser ce qui pouvait inquiéter les autorités dans l’évocation d’un règne vieux de trois siècles, et comment elles souhaitaient que l’histoire d’Ivan le Terrible fût écrite, ou plutôt réécrite. Cette étude fait appel à des sources publiées mais jusqu’ici éparses : règlements de la censure, histoires de la censure, souvenirs de censeurs, ou commentaires d’œuvres littéraires ayant eu à pâtir de la censure.


Stéphane Viellard

Ivan Sneguirev et l’histoire nationale dans Les Russes dans leurs proverbes

Si, dans la tradition occidentale, la pratique de collecter et commenter des « proverbes historiques » remonte à Érasme, ce n’est qu’au XIXe siècle que l’étude des liens entre événement historiques et proverbes constitue un champ spécifique. En France, le chartiste Antoine-Jean-Victor Le Roux de Lincy leur consacre dans son Livre des proverbes français [1842], 5 des 15 « séries » qui en constituent le corps. Ils sont classés par thèmes et on glose ceux dont le sens est obscurci, en les mettant en rapport avec leur contexte historique ou géographique. Dix ans plus tôt, le parémiologue Ivan Sneguirev avait entrepris d’étudier les Russes à travers leurs proverbes, intitulant ainsi une monographie en 4 livres (1831-1834). C’est N. Karamzine qui, le premier, a saisi l’importance des proverbes pour l’historien. Tout en lui rendant hommage, Sneguirev développe l’analyse parémiologique, consacrant notamment le dernier chapitre du livre IV à ce qu’il nomme déjà les « proverbes historiques ». Mais au lieu de se contenter de listes thématiques, il en fait le matériau servant à illustrer une anthropologie ambitieuse. C’est donc une réécriture novatrice de l’histoire russe dans une perspective anthropologique qu’il entreprend. Longtemps occultée à l’époque soviétique, l’œuvre de Sneguirev, jugée alors « nationaliste », constitue un pan méconnu de la pensée anthropologique et historique russe.


Aleksandr Lavrov (université Paris 8)

L’Histoire de Russie de Vassili Tatichtchev.

V. N. Tatichtchev s’inspire du gothicisme suédois des XVIe-XVIIIe siècles qui envisage les Goths comme les ancêtres des Suédois et fait remonter l’histoire proto-nationale jusqu’à l’antiquité pour l’inscrire dans l’histoire générale de l’Europe. Suivant l’exemple de l’État russe, qui imite les institutions suédoises après la Grande guerre du Nord, Tatichtchev emprunte au gothicisme la « matrice » du récit mais remplace les Goths par les « ancêtres » nordiques des Russes, les Varègues scandinaves. De ce point de vue, son « normanisme » n’est qu’une manière de replacer l’histoire russe dans le contexte plus large de l’Europe du Nord et une réponse à la quête identitaire commune aux normanistes et aux antinormanistes au XVIIIe siècle.

Toutefois, l’authenticité de l’une de ses sources, la Chronique de Joachim, dont l’unique manuscrit est perdu, fait débat. Elle comporte force informations ne peuvant provenir que de sources suédoises. Pour les sceptiques (A. P. Toločko, S. N. Azbelev, M. B. Sverdlov), c’est un faux écrit par Tatichtchev lui-même. Nous ferons ressortir les liens entre ce texte et le traité de Strahlenberg (1730) que Tatichtchev a traduit et nous montrerons que cette mystification lui a permis d’étayer sa théorie « normaniste », mais aussi sa thèse selon laquelle l’Église est responsable de toutes les manisfestations d’intolérance dans l’histoire russe depuis la christianisation forcée jusqu’à la persécution des vieux-croyants.


Ecatherina Rai (École pratique des hautes études, Paris)

Réécritures de l’histoire de Stenka Razine

Stenka Razine est, avec Emelian Pougatchev, l’archétype du rebelle russe, au point qu’un écrivain du début du XXe siècle en a fait une synthèse qu’il a fort logiquement nommée Emelian Emelianovitch Razine. Or, le texte sur lequel se fonde cette communication est une histoire de Razine écrite en pleine répression de la révolte de Pougatchev : il s’agit de la Brève histoire de Stenka Razine d’Alexandre Soumarokov (1774). Nous nous attacherons à retracer les liens que cette brochure entretient avec sa principale source (étrangère) et avec le contexte historico-littéraire de l’époque, en particulier à travers les odes de Soumarokov sur Pougatchev ainsi que ses essais historiques puis nous tenterons de dresser un bilan de cette tentative de présenter un compte rendu d’un événement historique majeur plus d’un siècle après les faits.


Frances Nethercott (université de Saint Andrews)

Klioutchevski et ses muses littéraires

Les belles-lettres occupent une place privilégiée dans le riche « laboratoire de sources » (Tchoumatchenko) de Vassili Klioutchevski. Il s’appuie sur des récits de fiction et leurs protagonistes et y puise un matériau original pour rendre compte des transformations sociales mais aussi des mentalités et de la vie quotidienne au XVIIIe et du début du XIXe siècle. Les portraits socio-psychologiques qu’il compose, en particulier son tableau de l’évolution des mœurs de la noblesse russe, allient réellement création littéraire et étude historique, autrement dit le point de vue personnalisant, subjectif, du romancier ou du poète et la perspective (se voulant) distancée, plus englobante, de l’historien.

À partir de ses écrits sur Fonvizine, Pouchkine et Lermontov (datant des années 1880 et 1890), nous analyserons les raisons d’être de cette collusion entre la littérature et l’histoire dans l’œuvre de Klioutchevski. Nous nous intéresserons également aux questions plus larges que celles-ci soulèvent sur la nature des travaux historiques universitaires à la fin du XIXe siècle, époque du positivisme, car c’est en général plutôt à ce paradigme scientifique-là que l’on associe le nom de Klioutchevski.


Gail Lenhoff (université de Californie, Los Angeles)

Réécrire l’histoire russe au milieu du XVIe siècle : Le Livre des degrés de la généalogie impériale

Deux œuvres tranchent sur les écrits du règne d’Ivan le Terrible par leur vision unifiée des faits décrits et leur degré de cohérence narrative. La première, la Chronique des débuts du règne (1553-1555), développe deux thèmes (Zimin, 1958, 1965) : la succession de Vassili III, et la campagne de Kazan. Elle rappelle les histoires grecques envisageant la guerre comme une « expérience critique collective » (E. Breisach, 1994). La seconde est Le Livre des degrés de la généalogie impériale (milieu des années 1550). Elle retrace l’histoire russe en 17 chapitres ou « degrés » et fait la part belle aux ancêtres directs d’Ivan IV, dont elle inscrit la lignée dans la descendance de César Auguste. Par là elle s’apparente aux récits médiévaux occidentaux défendant la légitimité de nouveaux Etats ou souverains. Le parallèle établi entre Ivan (17e degré, resté inachevé) et Vladimir Ier (1er degré) présente la conquête de Kazan comme le triomphe de l’orthodoxie sur des terres promises par Dieu à Vladimir et à ses descendants.

Dernier projet du règne, la Chronique enluminée, revient à la forme annalistique et raconte l’histoire depuis la Création jusqu’en 1567. Parmi ses auteurs, on trouve nombre de ceux du Livre des degrés (B. M. Kloss, 1980), d’où quelques emprunts, mais la majeure partie du texte consiste en insertions in extenso d’extraits de chroniques moscovites, sans mention de l’opritchnina. Compilée sur ordre d’Ivan IV ou lancée par des clercs pour qui le Livre des degrés était trop limité pour les archives du règne, son archaïsme et la sacralisation qu’elle exprime attestent d’un revirement conservateur dans les dernières décennies du règne.


Marcello Garzaniti (université de Florence)

L’image de Maxime le Grec et des rapports entre Byzance, l’Occident et la Russie dans l’historiographie russe des XIXe-XXe siècles

On croit souvent que la pensée russe n’a pas été touchée ni par la Renaissance ni, jusqu’au XIXe siècle, par les contradictions entre Antiquité païenne et foi chrétienne. Pourtant, une délégation russe s’est rendue au concile de Ferrare-Florence (1439) et Maxime le Grec a connu la Florence de Savonarole.

Au XIXe, le voyage des Russes de 1439 n’est vu que sous l’angle de la polémique contre les « Latins » au détriment d’un récit témoignant d’une curiosité du monde moderne. À l’époque soviétique, on le relie aux mouvements hérétiques (strigol’niki, judaïsants), perçus comme une tentative avortée d’infiltration de la culture occidentale. Ainsi, la vie intellectuelle russe n’aurait pas connu de rupture jusqu’à Pierre le Grand.

Maxime le Grec est donc dépeint comme l’incarnation des valeurs conservatrices jusqu’en 1943. C’est alors que E. Denissoff, Russe émigré converti au catholicisme, lui rend toute sa complexité : bien que vénéré par l’orthodoxie (canonisé en 1988), il a été un humaniste, un novice au couvent dominicain Saint-Marc de Florence. En URSS, il reste un adversaire de la Renaissance, critique de la philosophie antique, défendant l’inquisition et l’ascétisme du désert, mais A. I. Ivanov lui reconnaît des contradictions typiques de l’humanisme italien et D. Bulanin évoque son héritage byzantin et classique. Aujourd’hui, une nouvelle édition des œuvres de Maxime le Grec est en cours, et il est temps de lui redonner toute sa dimension humaniste.


Olga Kosheleva (Institut d’histoire universelle, Académie des sciences de Russie)

Quand l’histoire russe devient une matière à enseigner (XVIIe-XVIIIe s.)

Nous examinerons comment les connaissances historiques étaient autrefois présentées dans les ouvrages didactiques et comment, au terme d’un long processus, l’histoire de la Russie est devenue une matière d’enseignement à part. Au XVIIe siècle, dans les rares manucrits destinés à la jeunesse (les Alphabets scolaires des années 1680) parvenus jusqu’à nous, les connaissances historiques sont disséminées dans des textes divers. Sous Pierre le Grand, l’histoire politique et l’histoire des souverains et des États commence à acquérir un statut propre dans les nouveaux programmes d’enseignement pour les héritiers du trône (Alexis, Pierre II) et les écoles nouvellement créées, mais il s’agit avant tout de l’Antiquité, car l’histoire russe n’en est qu’à ses tout premiers pas. Faute de manuel, on utilise le Synopsis (Kiev, 1674) jusqu’en 1760, date à laquelle paraît la Brève chronique russe de M. V. Lomonossov, qui devient vite très populaire. L’historien allemand August Schletzer et sa méthode d’écriture de manuels et d’étude du « passé national » ont beaucoup influé sur la formation en Russie d’une histoire en tant que matière d’enseignement. Les principes de Schletzer sont l’exact opposé de ceux de Lomonosov. C’est la décision de Catherine II d’ordonner l’écriture d’une Brève histoire russe (publiée finalement en 1799) à l’usage des écoles populaires qui marquera le véritable tournant. Mais ce n’est au début du XIXe siècle que l’histoire de Russie devient une discipline autonome.


Sergei Bogatyrev (University College London)

Le Livre des degrés et l’Opritchnina

Dans le Livre des degrés, l’une des premières tentatives d’interprétation de l’histoire russe, l’un des thèmes principaux est la coopération entre le prince et l’Église : il abonde en récits sur des métropolites ou des évêques conseillers ou guides spirituels. Les princes, eux, sont présentés comme de généreux donateurs, bienfaiteurs et protecteurs de l’Église. On y a souvent vu une transposition de la notion byzantine de symphonie. Mais pourquoi la symphonie aurait tant compté aux yeux du compilateur du Livre des degrés ? Des éléments textuels et codicologiques permettent de réfuter sa datation traditionnelle (fin des annés 1550-début des années 1560) et de repousser sa composition à la seconde moitié des annés 1560. Ce qui entraîne un réexamen des motivations de son auteur à la lumière des relations entre Ivan IV et l’Église durant l’Opritchnina. On ne peut alors se contenter du conflit entre le tsar et le métropolite Philippe, dont on trouve un récit dramatisé dans la Vie de Philippe. Il faut comparer les vues du Livre des degrés sur la symphonie avec les textes officiels de l’Opritchnina tels que l’édit qui l’instaure, l’hypothétique compilation de chroniques de 1568 et la Chronique illustrée.


Thomas Bohn (université de Gießen)

Historicisme ou sociologie historique ? _Changement de paradigme dans les sciences historiques russes avant la Révolution

Notre but est de déterminer le degré d’adéquation des sciences historiques russes d’ancien régime aux principes fondamentaux de l’historicisme allemand du XIXe siècle à partir des travaux de Karamzine, Soloviev et Klioutchevski.

Au sens strict, l’historicisme est la conception de l’histoire de l’idéalisme allemand dont les concepts-clés sont la singularité, l’approche idiographique et une interprétation centrée sur l’esprit humain. Au sens large, il se fonde sur la temporalité et le caractère variable des phénomènes historiques et sur l’idée que les événements et les processus ne peuvent être compris que dans leur contexte propre. S’il est clair que les Russes ont bien suivi la méthode et ses trois étapes que sont l’heuristique, la critique et l’interprétation, ils n’ont prêté que peu d’attention aux idées en tant que force motrice. Ils s’intéressaient en effet principalement aux lois de l’histoire.

Dans ce contexte, nous démontrons comment au tournant du XXe siècle, les historiens russes sont parvenus à faire la transition entre une historiographie centrée sur l’individualisation, le politique et le juridique à une autre, fondée cette fois sur le collectif, le social et l’économique.


- Les enregistrements vidéo des présentations seront disponibles sur le site de la fondation Singer-Polignac


Voir en ligne : Fondation Singer-Polignac